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Importance de l’entourage familial
Du repas comme exemple du soutien thérapeutique d’une aide familiale efficace pour se sortir des TCA
Résumé de l’intervention du Jeudi 20 Octobre 2011, 12ème Symposium de l’association AUTREMENT : « Thérapies dans les troubles du comportement alimentaire » Si parmi toutes les pathologies
humaines possibles, il existe bien des pathologies où l’entourage familial et particulièrement
parental est le plus souvent incriminé sans autre forme de procès, ce sont bien
les pathologies de l’alimentation, universellement référées à un trouble grave
de la relation avec la mère. D’ailleurs dès l’invention de l’anorexie essentielle
de la jeune fille par LASEGUE en 1873, conjointement à GULL en Angleterre, la
famille n’a cessée d’être considérée comme un agent pathogène. A tel point
qu’une des premières thérapeutiques, préconisée par CHARCOT, a consisté en un
isolement hospitalier strict en dehors de tout contact du milieu familial.
Il ne parait,
certes, pas réaliste de dégager absolument l’entourage familial de toute
causalité (il ne s’agit pas ici de responsabilité), ce serait aussi caricatural
et aussi inexact que lui en imputer tous les maux dans le déroulement et
l’histoire de la maladie. Mais l’âge de décompensation adolescent de ces
pathologies limite la portée de la causalité familiale unique. Le sujet malade
est, depuis longtemps, bien plus en contact avec ses pairs ou ses enseignants
qu’avec sa famille nucléaire. Aussi peut-on légitimement s’interroger si les troubles
du comportement alimentaire (TCA) ne sont pas plutôt une pathologie de la
relation humaine, particulièrement de la relation humaine proche, que de la
relation familiale. En effet, les études anthropologiques et sociologiques
montrent clairement qu’une des caractéristiques particulière de l’espèce
humaine est que l’acte alimentaire s’effectue en commun, à la différence des
grands singes auxquels nous sommes apparentés de manière proche (Gorilles,
Orang-outang, mais surtout Chimpanzés) et de la plupart des espèces animales.
Une
observation simple montre que dans à peu près toutes les rencontres humaines ou
presque il existe une offre de nourriture plus ou moins symbolique :
repas, bien entendu, mais aussi pot pris en commun, café sur le lieu de travail
ou offert chez le coiffeur, bonbons à disposition dans de nombreux commerces,
fontaines à eau en libre accès dans de nombreux endroits publics. Il n’y a
guère que dans mon cabinet qu’il n’y a rien à absorber, si ce n’est une
nourriture intellectuelle et affective et encore certains arrivent à me
solliciter pour un verre d’eau...
De fait, si
la rencontre de plusieurs êtres humains entraine un acte alimentaire c’est dire
à quel point les TCA attaquent le tissu des relations humaines. Elles suscitent
des réactions particulièrement viscérales quand la relation dite « normale », en fait normative, du
rapport culturel est menacé. Car le refus de la nourriture offerte est toujours
vécu comme un refus d’amour ou d’amitié, de même l’abus de la même nourriture
est considérée comme une spoliation, un gâchis ou un mépris, non pas de
nourriture mais de la relation. Tout parasitage de la relation à la nourriture
entraîne de fait un parasitage important de la relation interpersonnelle.
C’est
pourtant dans l’entourage familial qu’il existe le plus d’occasion de manger
ensemble et c’est celui-ci qui en souffrira donc le plus. Voilà pourquoi le
traitement général des TCA implique particulièrement l’entourage familial.
Avec son
aide, la tâche des différents intervenants médicaux est grandement facilitée.
Alors que son opposition, son rejet ou son intolérance, conscients ou le plus
souvent inconscients, compromettent particulièrement l’évolution thérapeutique.
Si elle ne possède certes pas le pouvoir de soigner par elle-même, du fait du
manque de distance induite par son implication affective normale, il faut bien
le préciser, la famille effective, c’est-à-dire celle qui côtoie le sujet malade
possède par contre la capacité de renforcer par son soutien affectif voire
comportemental le travail fait dans le cadre médical.
En abordant
la question toujours difficile de l’alimentation par son comportement lors des
repas, je le rappelle généralement pris en commun, l’entourage familial a, de
par ses actes et non par son discours, une influence majeure sur le rapport à
la nourriture du sujet souffrant. Selon sa manière de manger personnelle, ses
goûts, ses dégoûts alimentaires, ses manières de table, le menu du repas, sa
composition, le temps pris pour celui-ci, l’atmosphère autour de la table,
l’attention portée aux convives, l’entourage familial aura fait parvenir au
malade souffrant de TCA tout un ensemble de signaux sur l’alimentation en général
et sur son alimentation déviante en particulier. Ainsi, sans le plus souvent y
penser, l’entourage familial, mais pas lui exclusivement car, faut-il le
rappeler, le sujet anorexique ou boulimique est confronté à de multiples prises
alimentaires au cours de sa journée. Pour la sensibilité aussi extrême de ceux
atteints par les troubles alimentaires, sur une question aussi délicate, les
signaux envoyés même par mégarde ou par ignorance sont des indications majeures
de l’attitude à adopter, ou à ne pas adopter face à la nourriture.
Il convient
donc, pour tout l’entourage mais particulièrement pour l’entourage familial de
soutenir par tous les moyens possibles une alimentation sereine pour la
personne souffrant de TCA. Pour cela, suivant l’adage « On ne parle pas de corde dans la maison d’un
pendu », une attention extrême devrait être portée de manière
constante à toute forme de communication, verbale ou non verbale concernant la
nourriture et le corps, y compris à travers les expressions toutes faites. Le
suivi pendant près de trois décennies de malades souffrant de TCA m’a amplement
démontré au cours des années à quel point ces patients pouvaient s’emparer, à
leur gré défendant, de bribes de discours ou d’attitudes passées inaperçues aux
personnes qui en étaient pourtant les auteurs. Par exemple la formule d’accueil
banale « Tu as bonne mine » étant le plus souvent comprise par
« Tu as grossi » ou, pire
« Tu es devenu (e) gros(se) »,
déclenche le plus souvent des angoisses incontrôlables chez nos sujets et les
plonge dans des heures d’auto examen ou de questions sans fin, quand elle ne
provoque pas une recrudescence des symptômes.
Il ne s’agit
pas pour moi de prescrire un langage « anorexiquement
correct » ou « boulimiquement
correct » à la manière du « politiquement
correct » qui, pour ne risquer d’offenser aucun électeur, mène à un
degré zéro du discours qui n’a plus pour but de communiquer mais seulement de
tenter de se faire bien voir. Pour éviter non pas d’offenser mais plutôt de
susciter des angoisses chez des sujets qui en ont déjà plus qu’il n’en faut,
j’aurai tendance à préconiser une authenticité de la relation à l’autre
assortie d’un minimum d’identification que l’on pourrait résumer par « Ne dis pas à l’autre ce que tu n’aimerais
pas qu’on te dise dans sa situation ». Cela peut s’appeler du tact ou
de la délicatesse. Ne pas appuyer sur ce qui fait mal car les personnes
souffrant de TCA sont plutôt hyper conscientes de leur état que le contraire.
Car excessivement rares sont les
anorexiques, boulimiques ou autres qui ne savent absolument pas ce qu’il convient de faire. Le problème
se situe plutôt du coté du comment faire que du savoir que faire. De ce fait,
il est aisé de comprendre l’humiliation légitime ressentie par celles à qui il
est doctement recommandé de « bien
manger ». Le soutien de l’entourage se doit donc d’être
particulièrement adaptatif, un peu à la manière dont on apprend à un enfant à
marcher : si l’enfant est trop entouré, il ne tombera pas et ne risquera
pas de se faire mal mais il n’apprendra jamais à marcher, s’il ne l’est pas
assez il marchera vite et bien pour autant qu’il survive à son apprentissage.
Si la relation de confiance est
suffisamment bonne pour permettre avec l’entourage d’aborder les difficultés
rencontrées, un bon contenant peut être donné pour encourager l’évolution. Il
n’est pas question d’en demander trop, la guérison immédiate ne peut se faire
ni par l’amour ni par le chantage ou la menace. Il n’est pas question non plus
de trop de complaisance qui fermerai l’œil sur les symptômes ou d’indifférence
mais d’une aide forcément limitée, nécessaire mais non suffisante puisque la
possibilité de guérison réside d’abord dans le désir d’évolution de la personne
souffrante.
De même, tous les professionnels et
l’entourage des patients souffrant de TCA savent bien qu’au sujet de leur
alimentation il est difficile de leur faire confiance, qu’ils ne sont pas
fiables. Mais pour autant, comment peut-on aider ces personnes autrement qu’en
leur accordant une confiance que nous savons fort bien qu’ils ne la mériteront
pas, du moins d’emblée, du moins au début ? Accepter les failles de nos
sujets pour mieux les aider à les combler, en discuter à chaque échec dans un
climat de confiance, pour apprendre de ses erreurs et trouver une meilleure
stratégie, voir ce qui aurait pu être évité et comment, sont la seule manière
de soutenir durablement l’évolution de nos patients, à la fois pour les
professionnels et pour l’entourage.
J.M. HUET , Psychanalyste,
Sexologue, Paris