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La psychanalyse est-elle toujours une indication thérapeutique pour les TCA
?
Résumé de l’intervention
du Jeudi 20 Octobre 2011, 12ème Symposium de l’association AUTREMENT :
« Thérapies dans les troubles du comportement alimentaire »
Cependant,
pour des patients dont la cause de souffrance est aussi prégnante si ce n'est
parfois un risque vital, le temps est un facteur qu'il ne convient pas de
prendre à la légère. Une approche symptomatique, centrée sur les manifestations
immédiates peut paraitre réductrice au regard d'une certaine conception de la
psychanalyse. Il n'en va pas moins qu'elle constitue une approche première
particulièrement adaptée pour traiter les troubles alimentaires.
En
effet, la pratique psychanalytique à la
française, fondée sur une tradition de neutralité stricte, de silence, de
rigidité du cadre, de rareté de l'interprétation et d'insistance sur la pleine
coopération du patient entre à plein dans un conflit frontal avec le
fonctionnement psychique des patients souffrant de TCA, soit renforçant ses
défenses, soit poussant à la rupture de par son incapacité à créer un cadre
suffisamment rassurant et contenant pour les angoisses archaïques de ces
patients.
Le
cadre posé classiquement par la psychanalyse dans notre pays et dans les pays
de tradition latine, opposés au cadre plus souple mais jugé moins pur, moins
proche de l'essence de la psychanalyse, que la mouvance anglo-saxonne, semble,
quand on connait bien les réactions des patients souffrant de TCA,
particulièrement inadapté au traitement de ces patients dans la mesure où le
dispositif tout entier rebute, voire repousse, le patient et le pousse au
passage à l'acte, faute d'avoir su si ce n'est traiter, du moins neutraliser
pour un temps les angoisses les plus archaïques qui menacent le patient. De
plus, si les capacités de rationalisation et d'intellectualisation de
l'analysant sont assez solides pour lui permettre de mettre à distance ces
angoisses et donc de s'adapter au setting psychanalytique classique, celui-ci
renforce de fait une tendance à l'intellectualisation et à la mise à distance
des éléments corporels, émotionnels, en bref de l'Inconscient, selon le
fonctionnement psychique particulier aux intellectuels défini par Didier
Anzieu.
Cette incapacité à prendre en charge les
éléments les plus archaïques rapidement pour permettre l'instauration d'une
relation thérapeutique fiable dans sa dimension transférentielle de gestion
d'une relation de confiance solide au thérapeute, et contre-transférentielle de
gestion des peurs du thérapeute centrées sur le danger physique toujours présent
dans ces pathologies, explique une bonne partie des abandons de la thérapie par
les patients. Le patient n'a pas été suffisamment rassuré pour oser plonger
plus loin dans cet Inconscient qui lui fait tant peur. Alors que d'un autre
coté l'analyste est secrètement rassuré d'être débarrassé d'un patient toujours
en danger vital plus ou moins proche par un passage à l'acte qui le conforte
dans le fait que, décidément un patient capable d'une fuite aussi honteuse
n'avait rien à faire en analyse.
Quand
bien même, l'analyse se poursuivrait-elle, la conjonction de la fascination de
nombreux patients souffrant de TCA pour l'intellectualisation et la pensée
toute-puissante additionnée à celle de nombreux psychanalystes pour la belle
théorie, aux dépends le plus souvent des préoccupations bassement
thérapeutiques, n'a pour effet que de construire d'impressionnantes
intellectualisations, sans aucun rapport ni effet sur le symptôme.
Faut-il
pour autant en abandonner le traitement psychanalytique des patients souffrant
de TCA ? Nous ne le croyons pas dans la mesure où avec un minimum d'adaptation
la méthode d'association libre de la psychanalyse se révèle particulièrement
adaptée pour donner du sens aux symptômes alimentaires et, de là permettre aux
patients de trouver eux-mêmes ou avec l'aide de leur thérapeute d'autres
manières que le symptôme alimentaire de lutter contre leurs angoisses
archaïques.
En
effet, la tâches majeure de l'analyste étant, à notre avis, l'interprétation,
celle-ci peut être utilisée dans une double fonction: nourrir psychiquement de
manière active le patient pour lui permettre d'oser associer librement et
d'accéder enfin aux contenus et aux angoisses que cachent les symptômes mais
aussi lui donner un cadre rassurant de pensée où tout puisse se dire y compris
les choses les plus "bêtes" selon l'expression même des patients.
Faire remarquer à ce moment que ces choses "bêtes" sont loin d'être
stupides et de plus obéissent à une logique propre qui explique souvent l'aberration
logique apparente des symptômes
alimentaires est profondément rassurant et thérapeutique. Elles permettent le
plus souvent d'accéder aux contenus archaïques et de lutter d'une autre manière
contre ceux-ci.
Un
abord thérapeutique actif, en interaction directe avec le patient qui lui
permette de se sentir soutenu activement, épaulé, baigné dans un environnement
d'échange verbal est certes en rupture avec une tradition de neutralité souvent
perçue par les patients comme de l'indifférence mais elle présente l'avantage
majeur de stimuler
profondément la relation et d'établir l'alliance thérapeutique solidement.
Autre conséquence de l'échange verbal plus actif:
le fait d'expliquer parfois très concrètement au patients les mécanismes de sa
maladie a pour effet immédiat de le rassurer quant aux connaissances de
l'analyste sur sa pathologie ce qu'une présence par trop silencieuse ne fait
que bien plus difficilement.
Enfin,
suivant pour une fois l'enseignement de Lacan, nous aurions tendance à ne
surtout pas insister sur la nécessité de la position classique allongée sur le
divan. En effet, dans un contexte de relation transférentielle toujours
précaire, du moins au début et parfois fort longtemps, ne pas faire face à son
interlocuteur, homme de surcroit, et se trouver dans une position si ce n'est
d'abandon du moins de faiblesse favorise par trop des angoisses d'agression qui
se traduisent le plus souvent par la fuite sans explications.
Eventuellement,
ce n'est qu'après une longue relation de confiance bien établie que doit être
envisagé de passer à la position allongée, soit sur demande expresse du
patient, ou si le thérapeute a la conviction ferme que l'association
bénéficierait grandement de moins d'interaction visuelle avec l'analyste pour
laisser la réflexion plus libre, moins influencée. Mais à ce stade, les
symptômes alimentaires ont le plus souvent disparu, une autre phase d'analyse
démarre mais seulement si le patient ne se contente pas d'une disparition
symptomatique et veut aller plus loin, les deux options étant également
honorables.
En
guise de conclusion, il est légitime de s'interroger pour savoir s'il convient
toujours de nommer psychanalyse notre abord thérapeutique. Comme vous
l'imaginez notre inclinaison va plutôt vers l'affirmative dans la mesure où les
caractéristiques essentielles de la psychanalyse sont conservées: association
libre, neutralité bienveillante (j'insiste sur l'adjectif freudien trop
souvent négligé par nos contemporains), interprétation des contenus
inconscients, analyse du transfert (ici de manière précoce de façon à limiter
autant que possible tous les fantasmes de menace de la part de l'analyste) et
évidemment règle d'abstinence.
Ainsi,
les éléments qui nous éloignent d'une psychanalyse plus traditionnelle:
silence, parcimonie des interprétations, neutralité sans bienveillance
associée, refus d'aborder directement le symptôme alimentaire, minimisation des
aspects somatiques et corporels incarnés dans la réalité, ne nous semblent pas
constituer l'essence de la psychanalyse mais plutôt une orientation idéologique
et théorique qui ne favorise pas, voire s'oppose à la prise en charge
spécifique des troubles alimentaires par les psychanalystes qui la pratiquent.
Considérant
le peu de confrontation directe de Freud avec les pathologies alimentaires
puisqu'il ne les évoque dans son oeuvre une demi-douzaine de fois, toujours
brièvement et le plus souvent comme un symptôme mineur associé à l'hystérie de
conversion qui a totalement disparu de nos contrées, il peut être acceptable
d'envisager le fait qu'à une pathologie relativement nouvelle il ne soit pas
aberrant d'adapter une pratique qui ne l'avait que peu ou pas rencontrée. A
défaut de ceci, la psychanalyse qui se voulait d'inspiration scientifique n'en
viendrait qu'à évoluer discrètement vers une religion de la révélation
freudienne où les écrits et les dires du prophète ne saurait souffrir de
remaniements devant la réalité clinique.
J.M. HUET, Psychanalyste, Sexologue, Paris