Troubles du comportement alimentaire et sexualité:

Un oubli significatif.


5ème congrès français de Sexologie et de santé sexuelle

Montpellier 22-25 Mars 2012

De manière singulière et surprenante, la sexualité des personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire (TCA) n’a guère été abordée jusqu’à ce jour de manière systématisée dans la communauté scientifique mondiale, à part pour de très rares exceptions. Cette omission peut être vue comme particulièrement significative dans un contexte actuel où sexualité et troubles de l’alimentation constituent conjointement un enjeu majeur des problématiques de santé du début de ce siècle, mais également dans la mesure où ils forment une part non négligeable des sujets dits « de société » des médias généralistes et plus spécifiquement féminins.

Que ce soit du coté de la psychanalyse, de la sexologie, ou de celui d’une approche nutritionnelle, les praticiens ont une singulière tendance à ne pas mélanger les genres, ou plus exactement les problématiques, chacun se cantonnant à son pré carré, se mêlant rarement de sujets pour lesquels ils ne se sont que peu ou pas formés, au grand dam de leurs patients : les psychanalystes, sauf exception, n’ont guère de désir de quitter une sexualité « psychanalytique » devenue, de nos jours, toute théorique pour en approfondir la clinique actuelle, les sexologues n’ont que rarement une expérience solide des troubles alimentaires, les nutritionnistes considérant le plus souvent la sexualité de leurs patients comme un épiphénomène dont la priorité doit passer bien après l’équilibre nutritionnel et pondéral et dont l’amélioration irait naturellement d’elle-même après l’hypothétique guérison. Dans ces conditions, il parait déjà moins étonnant que, centrés sur les enjeux de survie immédiate posés par des symptômes si insistants, les différents soignants aient considéré la question sexuelle comme un luxe ou un confort pouvant être abordé plus tard mais surtout par d’autres...

Historiquement,  nombreux sont les professionnels qui ont eu la ferme intuition ou une théorie des troubles alimentaires comme reliées à une dysfonction de la sexualité. Les théories, surtout fondées sur la pathologie anorexique, d’une symptomatologie d’évitement de la pulsion et de la maturité sexuelle ont pu faire l’économie d’une validation réelle de par la difficulté et la réticence chez ces patientes d’aborder clairement la question de leur comportements sexuels, ce qui de plus épargnait également la pudeur de professionnels peu formés à l’étude clinique des comportements sexuels réels. La gêne contre-transférentielle de beaucoup de psychothérapeutes, psychanalystes compris est clairement déplorées par nombre de nos patientes quand elles abordaient la crudité du symptôme qu’il soit alimentaire ou sexuel. Cette réticence à examiner cliniquement le comportement symptomatique pour chercher à voir au-delà remonte certes à Freud mais elle a été encore plus accentuée par l’école française de psychanalyse, à tel point que pour bon nombre d’analystes classiques un abord par trop symptomatique est à bannir.

Ce qui ne va pas sans poser de problèmes thérapeutiques majeurs à la fois en ce qui concerne les TCA et les troubles de la sexualité, encore plus quand les deux sont étroitement mêlés.

L’étude ici présentée pour la première fois dans son intégralité avec plus de 500 réponses a du composer avec la difficulté majeure de recruter un nombre important de sujets souffrant de TCA mais aussi, pour une population déjà perçue intuitivement par de nombreux professionnels comme ayant une difficulté intrinsèque à dévoiler son intimité, à les amener à exposer sans fard les détails les plus intimes de leur histoire et de leur comportement sexuel. Il a donc fallu trouver une méthodologie permettant de composer avec les résistances des patients mais également des équipes soignantes, peu disposées à croire à la faisabilité d’une étude portant sur un sujet aussi délicat.

Pour cela, après un essai infructueux, tant du fait de la résistance des sujets à répondre directement à une telle demande que d’une réticence médicale à oser leur proposer, l’utilisation de la technologie fournie par Internet a permis de contourner ces obstacles de fond. En effet, la diffusion de la mise en place de la recherche auprès des populations concernées tant dans un certain nombre de services spécialisés dans les TCA que sur plusieurs sites Web consacrés aux TCA ajoutés à la mise à disposition d’un moyen de répondre anonymement au questionnaire à la convenance de chaque personne qui puisse se sentir concernée a rencontré un succès inespéré en termes de réponses et d’informations recueillies.

Le questionnaire présenté à ces sujets est dérivé de celui utilisé dans l’enquête de 2006 sur la sexualité en France, dirigée par N. BAJOS et M. BOZON agrémenté d’un autodiagnostic concernant les troubles alimentaires de la population étudiée.

Les résultats en eux-mêmes et comparés au groupe contrôle constitué par les 12000 sujets de l’étude initiale sont particulièrement significatifs en ce sens qu’ils permettent clairement, outre de dresser un instantané de la santé sexuelle d’un groupe particulièrement négligé par les études scientifiques de ce point de vue, de valider ou d’infirmer un certain nombre d’hypothèses couramment répandues dans le corps soignant et dans la population. Nous n’en citerons comme exemple parmi d’autres la non validation claire de la théorie largement répandue parmi l’approche américaine dite « féministe » des TCA qui attribue à un traumatisme sexuel, évidemment due à l’oppression masculine, le déclenchement d’un trouble de l’alimentation : alors que l’incidence des traumatismes sexuels bien que présents dans la moitié des cas en laisse l’autre moitié sans cette explication.

En termes de santé publique, les chiffres sont particulièrement alarmants dans la mesure où le groupe TCA, comparés à tous les autres groupes de l’étude de 2006 présente une symptomatologie massive en matière de sexualité, leurs scores étant en tous points inférieurs. Cette constatation va évidemment de pair avec les intuitions cliniques des praticiens en contact avec cette population.

Cependant, outre cette validation objective de l’expérience, il reste à mettre au point un protocole thérapeutique pour traiter les patients qui, sortis de la zone de danger, n’en sont pas pour autant entrés dans la zone, malheureusement considérée comme de confort, où la question sexuelle prend toute sa dimension, une fois la survie assurée. L’objectif final de notre intervention sera d’y contribuer en donnant quelques pistes pour une thérapeutique sexologique tenant compte des spécificités des patients souffrant de TCA.