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FAUT-IL SOIGNER LES BONS ELEVES ?
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Premières journées scéennes, 19 Janvier 1996,
Clinique Duprè, Sceaux

 Le problème de l'échec scolaire et de ses rapports aux troubles psychiques a été de nombreuses fois abordé dans la littérature psychiatrique et psychanalytique,  notamment dans les travaux du Dr DANON-BOILEAU consacrés à l'inhibition intellectuelle.

Il nous faut cependant reconnaître que les sujets dont les troubles psychiques ne mettent pas  directement en danger la réussite scolaire ou universitaire ont suscité beaucoup moins d'intérêt.  En effet, une bonne efficacité intellectuelle, du moins sur un point de vue scolaire n'est aucunement un gage d'équilibre psychique. Sur ce plan, on rencontre de nombreux investissements intellectuels défensifs qui ont pour fonction de mettre à l'écart une problématique qui ne pourra  que faire retour à un moment ou à un autre. L'investissement scolaire ou intellectuel servira ainsi de contre-investissement.

Dans la problématique névrotique,  l'investissement intellectuel a généralement pour objet de maintenir à distance  le rapport aux autres et à la sexualité.  On retrouve un fonctionnement similaire à l'adolescence dans le cadre du développement normal.  En ce qui concerne les structures psychotiques, les investissements scolaires ont le plus souvent pour fonction de combler les aspects les plus problématiques du rapport à la réalité. Ceci peut s'effectuer  soit par un clivage entre le domaine hyper-investi et "le reste", soit par un évitement actif de toute autre activité. Dans les troubles narcissiques, l'activité intellectuelle sert d'étayage, parfois bien intégré, au défaut structurel. Il est à noter que les troubles de type borderline ne génèrent que fort rarement des surinvestissements scolaires.

Toute décompensation à l'age d'adolescent met toujours en cause, de manière plus ou moins directe le rapport aux études. Si le problème se situe directement dans un écroulement ou une baisse de l'investissement ou des résultats scolaires, le rapport aux études pourra être abordé directement. S'il s'agit de difficultés sectorisées permettant un maintien des performances scolaires, le malaise du rapport aux autres, professeurs ou élèves, constituera tôt ou tard un point d'achoppement qui mettra en danger la poursuite des études.

De ce fait, l'abord thérapeutique ne pourra s'abstenir de travailler l'investissement des études. Cette démarche semble tout à fait naturelle dans le cadre d'un suivi psychothérapique ou psychanalytique. Il n'en va pas de même dans l'appréhension qu'en ont généralement le patient et son entourage. La perception qu'un domaine où le sujet se montre performant puisse être remis en cause va à l'encontre du sens commun, particulièrement s'il s'agit d'un domaine aussi investi que celui des études. L'ensemble entier des investissements du sujet se doit d'être abordé, ce qui ne va aucunement de soi quand il s'agit d'un patient étudiant ou lycéen. Le plus souvent, la demande implicite, ou parfois même explicite est de rendre à la famille le bon élève qu'elle a perdu, ou croit avoir perdu. La consigne des parents sera donc de ne pas toucher à l'investissement scolaire sous peine de se voir retirer la conduite des soins. Cette sanction est une menace particulièrement efficace sur le comportement des institutions ou des thérapeutes, pour des raisons qui tiennent essentiellement à leurs investissements narcissiques professionnels, de compétence thérapeutique ou des apports financiers qui la soutiennent, sans pour autant négliger la valorisation indirecte et l'intérêt intellectuel pour nous-mêmes.

Désir contre compétence ?

Depuis quelques années, le contexte général de crise de l'emploi paraît déclencher une évolution qui touche particulièrement le choix de l'orientation. De manière accrue, la décision d'orientation se fait en fonction de la capacité scolaires des étudiants à assumer des formations prestigieuses ou réputées comme prometteuses de débouchés. Il semblerait, du moins dans la population qui nous consulte, que la question d'orientation s'est posée sous la forme "qu'est-ce qu'il peut faire ?" plutôt que sous la forme "qu'est-ce qu'il veut faire ?", que ce soit du point de vue des parents ou des  enseignants, voire des étudiants eux-mêmes. Cette substitution de la capacité au désir  s'opère en fonction de la question des débouchés professionnels tels qu'ils sont perçus au moment de la décision d'orientation.

Ceci pose la question de manière particulièrement aiguë pour les sujets brillants ou même simplement doués, dotés d'un fort Surmoi. Où les sujets moins brillants ou au Surmoi plus laxiste peuvent se permettre d'échouer, ces sujets sont voués à la réussite, mais aussi à une expression symptomatique de leur malaise. Souvent, ils ne consultent que tardivement, au moment où, engagés dans une vie professionnelle insatisfaisante, ils ont recours à  l'analyse en privé. Ces sujets n'appartiennent pas à notre propos, mais ceux qu'ils ont pu être quelques années auparavant constituent la matière de notre exposé.

De manière accrue, un certain nombre de consultations et d'orientation vers une thérapie amènent des étudiants qui ne sont pas parvenus au terme de leurs études. Ceux-ci posent des problèmes tout à fait particuliers dans la mesure où il faut intervenir sur un processus en cours. Ce processus est fortement investi non seulement  par le sujet lui-même, dans un mécanisme d'intériorisation des attentes de l'entourage (parents, professeurs, mais aussi groupe des pairs). Les conditions optimales sont accordées au sujet pour faciliter sa dévotion au dieu" études". Ces facilités parfois extrêmes ont deux conséquences majeures: le sujet peut adopter tous les comportements symptomatiques possibles, ils seront annulés par l'entourage, de plus un abandon ou un moindre investissement des études est fortement culpabilisé.

Le malaise est, à ce point, ressenti sous une forme floue, peu élaborée, à la limite de la sensation, non formalisée dans les problématiques névrotiques. Alors que dans des problématiques plus archaïques, les mécanismes de projection sont au coeur de l'expression des symptômes.
Du coté de la névrose, notre expérience nous montre que l'hyperinvestissement de la chose scolaire ne sort pas intact du malaise. En effet, d'une manière plus ou moins indirecte, l'environnement scolaire est mis en cause: il peut s'agir du contenu des cours, de l'ambiance de la classe, d'inquiétudes sur l'avenir, du contact avec un professeur. Il en ressort que le scolaire y a toujours à voir, certes de manière plus ou moins directe. Il y est cependant impliqué, même si l'on peut constater des déplacements qui ne leurrent que le patient et son entourage.

Le cas des structures psychotiques se manifeste bien différemment. Le symptôme se retrouve attribué à des éléments qui sont généralement perçus par le sujet et son entourage comme bien clivés du scolaire. Par exemple, tel patient et sa famille incrimineront sans retenue "les autres" qui ne veulent pas établir de contact. Mais pas une fois ne seront mis en question la pertinence de l'investissement scolaire ou les difficultés relationnelles de l'élève en cause. Dans de telles configurations, l'investissement scolaire semble fonctionner par lui-même, sans corrélation avec les conditions externes. Il n'est pas accessible à la critique et ne se justifie que des résultats. L'entité études se situe comme clé de voûte de l'équilibre psychique, du moins pour le sujet et son entourage. La finalité de ces études ne dépasse que rarement l'obtention du diplôme ou l'acquisition d'un statut mythique, ingénieur ou docteur par exemple. Nous avons constaté un déficit fantasmatique majeur chez ce type d'élèves dès qu'il s'agit pour eux d'évoquer une quelconque pratique professionnelle situé dans l'après études. La représentation fantasmatique des études bloquera toute projection dans l'avenir fondée sur une adéquation aux conditions de la réalité. Elle tient probablement lieu de mesure de protection contre le défaut structurel individuel et/ou familial. Une telle fonction de pivot, centrée sur les études, sera défendue bec et ongles par le sujet et sa famille, même si son inefficacité se révèle par une inadéquation croissante du sujet étudiant.

Soigner envers et contre tout

Dans de telles conditions, la tache de soigner s'avère le plus souvent délicate dans la mesure où sa progression ne peut que remettre en question les orientations scolaires. Quand nous disons remettre en question, il s'agit bien d'examiner, comme tout autre investissement, l'investissement scolaire et de le passer au crible.
En effet, cette demande d'épargner au sujet l'examen de l'investissement scolaire en fait un domaine éminemment suspect.  L'insistance générale qui porte sur la mise hors thérapie du domaine scolaire signe le plus souvent la substitution du désir parental au désir de l'étudiant. Cet état de fait est habituellement intériorisé mais il n'en constitue pas moins une partie hétérogène qui remet en cause l'intégrité du sujet. De ce fait, la difficulté majeure est de faire entendre la disparité du désir de l'étudiant et de celui de son entourage. Cette différence se pose de manière aiguë à la fois pour le sujet lui-même dans le cadre de la cure et pour l'entourage.

En ce qui concerne le patient-étudiant lui-même, cette prise de conscience est facilitée par la conjonction de sa souffrance propre et des affects transférentiels. L'amour de transfert qui se traduit en confiance pour le thérapeute va dans le sens d'une levée des mécanismes de refoulement concernant le désir du sujet. La situation est toute différente pour l'entourage, parents et éventuellement professeurs. Ici, le transfert ne joue pas, il va même plutôt dans un sens inverse dans la mesure où des sentiments de jalousie s'éveillent contre cet intrus qui remet en question leurs désirs de réussite projetés sur leur enfant. Le thérapeute se voit alors assigner la place de mauvais objet. Porteur de mauvaises nouvelles, il est souvent confondu avec celui qui les déclenche, selon un mécanisme bien connu. Les foudres parentales se déchaînent contre l'ennemi du rêve familial. Le thérapeute est alors disqualifié, mis en cause dans sa compétence, dans ses motivations, toujours obscures, qui le conduisent à se permettre un tel acte de lèse-ambitions. Bon nombre de prises en charges interrompues en sont les témoins.Malheureusement, une telle issue n'est pas rare, les conséquences sont là pour nous le montrer.

Soigner les bons élèves, n'est pas  sans risque. La renonciation à un avenir espéré brillant n'est aisée pour aucun de ceux qui sont impliqués, y compris les soignants pour qui un patient gratifiant sur le plan de la réussite scolaire n'est pas indifférent. Il est malaisé de trouver un apport narcissique thérapeutique à ce qui ne saurait être qu'un renoncement, aussi factices soient les projets antérieurs. En outre, le travail que l'on peut faire est constamment attaqué de l'extérieur, mais aussi de l'intérieur de la cure par un patient qui ne peut facilement renoncer aux espérances portées par lui.

Cependant, le soin apporté à ceux qui réussissent, pour mal-aisé qu'il soit, se justifie de lui-même quand on sait  le prix que payent certains pour réussir. Ce prix  s'acquitte parfois par une souffrance psychique auprès de laquelle la douleur de la renonciation n'est que bien minime. La réussite scolaire à tout prix entraîne parfois en terme de souffrance humaine  un prix bien excessif. Permettre à l'étudiant qui nous consulte, mais aussi, tout compte fait, à sa famille, de vivre de meilleure façon une vie peut-être moins brillante mais plus pleine doit être considéré comme un objectif honorable.

Guérir les dits bons élèves de leur réussite s'envisage assez bien quand on sait ce qu'il en est de vies gâchées par un excès d'ambition. Le renoncement aux attentes parentales, pour ne pas dire la trahison de ces attentes, ne se fait pas sans mal. Cependant, la persévération dans une carrière pour laquelle le sujet ne se sait pas fait conduit tout droit à une impasse. L'effondrement dépressif ne peut que survenir d'autant plus fort que le sujet est engagé dans une voie où il peut de moins en moins reculer.

La perte est donc d'autant moins vive qu'en échange d'une destinée, le patient peut se trouver lui-même.

En guise de conclusion, nous laisserons la parole à un de nos patients: Regrettant les orientations de sa vie, pourtant apparemment réussie sur le plan professionnel et familial, il se voyait acculé à choisir entre suicide social et suicide par arme à feu. Il  résumait les décisions qu'il n'avait pas pu prendre par:
"Vaut mieux avoir des remords que des regrets".