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L'ANOREXIE MENTALE:
EVOLUTION CLINIQUE ET THEORIQUE.

Panorama du médecin du 20 mai 1987

    En quelques années, temps généralement infime en ce qui concerne les mutations d'une maladie psychique, il apparaît que l'anorexie mentale ait vu se modifier à la fois les formes de présentation et les idées qu'on pouvait s'en faire. L'anorexie, si bien structurée par la "triade anorexique", voit remis en question ses appuis, jadis les plus sûrs.

    Il est même jusqu'aux noms traditionnels d'"anorexie essentielle de la jeune fille" ou d'"anorexie mentale" qui se voient discutés; tout d'abord parce que le terme d'anorexie, en grec: absence de désir et par extension: de faim, apparaît comme moins qu'approprié. Non seulement l'anorexique se permet des désirs, tout praticien avec une expérience de la chose pourra en témoigner; mais en outre l'absence de faim parait maintenant ne plus aller de soi. A en croire les dires de l'anorexique, on a pu penser que la sensation de faim disparaissait petit à petit; cependant, la fréquence accrue de la maladie ainsi que l'expérience ont fini par montrer qu'il n'en était rien. Depuis la publication de l'ouvrage "La faim et le corps" , l'opinion parait maintenant acceptée d'un "orgasme de la faim" chez l'anorexique. ou du moins d'une érotisation extrême de la sensation de faim.

    De plus, le syndrome anorexique n'est plus l'apanage unique de la jeune fille débutant sa puberté, on assiste à des formes non seulement de plus en plus précoces mais que l'on retrouve chez le garçon, ceci en dehors de délires francs à thèmes d' empoisonnement ou de refus d'alimentation se manifestant dans un contexte dépressif.

    Le terme d'anorexie mentale ne peut certes être abandonné de par l'habitude qui s'est fait de son usage mais son utilisation demande une méfiance quant au terme même qui apparaît bien loin de ce qu'il veut décrire. 
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    La conception de l'anorexie comme trouble alimentaire demande également à être précisée. S'il est incontestable que l'anorexique refuse de s'alimenter, le problème parait moins résider dans une propriété de la nourriture en elle même que dans une perturbation profonde de l'image du corps. Le sujet se voit comme obèse, avec un surpoids conséquent alors que le plus souvent il est cachectique d'une manière qu'il n'est plus possible de dissimuler. Toute nourriture, indépendamment du Réel de son apport calorique, menace ce corps en danger de distorsion grave si ce n'est d'étouffement ou d'éclatement. Cependant l'alternance de plus en plus constatée de phases anorexiques avec des phases boulimiques suivies de vomissements remet en question la focalisation traditionnelle sur la nourriture. Celle-ci ne serait que la partie apparente d'un problème qui se révèle beaucoup plus prégnant quant à l'image d'un corps toujours remis en question.

    Au-delà de la question de la nourriture se dessine une problématique de la sexualité en son essence même, à savoir ce qu'il en est de la sexualité féminine. "Que veut la femme ?" est une question à laquelle nul ne peut donner de réponse satisfaisante, peut-être même pas la principale intéressée, anorexique ou non. Ce n'est pas par hasard si l'anorexie frappe particulièrement les pays riches et évolués où les images traditionnelles de la femme font de plus en plus défaut face à des multitudes d'exigences inconciliables. Maladie de pays riche, l'anorexie se centre essentiellement sur le mode de l'image, en réponse probablement à la multiplicité des représentations et reflets renvoyés par les médias. Le désir de la femme s'y montre par un imaginaire tourmenté, cru, explicite mais en même temps mystérieux de par ses actes, comment s'y repérer dés lors?

    Que ce soit par le refus d'entendre parler de la chose sexuelle ou par une sexualité compulsive et sans plaisir, l'anorexique subvertit l'approche de la sexualité qui la heurte massivement dévoilant peut-être par là ce que le symptôme nourriture cache avec tant d'insistance.

    On remarquera dés lors que la question de l'anorexie masculine trouve ici une ébauche de réponse; à savoir que la transposition de la "triade des trois A" (Amaigrissement, Anorexie, Aménorrhée) à une problématique de l'identité sexuelle féminine permet d'introduire l' anorexique masculin qui dans certaines conditions familiales, leadership maternel marqué ou absence de la figure paternelle, est obligé de poser les termes de son identité sexuelle en termes de féminité par opposition à une virilité peu présente dans son cadre de vie. L'image culturelle d'une masculinité moins disparate que celle de la féminité contribue à expliquer la différence de proportions entre garçons et filles. Mais en outre, les fluctuations actuelles de ce que la société montre de la virilité par l'intermédiaire des médias peuvent nous aider à comprendre l'augmentation des cas masculins.

    De fait, repenser la problématique de l'anorexie mentale en terme d'identité sexuée s'exprimant de façon métaphorique par l'alimentation plutôt que comme un trouble alimentaire proprement dit semble permettre d'expliquer la diversité des présentations cliniques de l'anorexie. Ce qui met en question l'hypothèse d'une structure anorexique.

    L'évolution à la fois des présentations cliniques et de la réflexion théorique a permis de recentrer le syndrome anorexique dans un contexte moins sensible aux apparences. Ecouter le discours de l'anorexique sous sa forme la plus manifeste n'a conduit qu'à centrer le conflit sur la nourriture; les résultats thérapeutiques ont dés lors été à la mesure de l'appréhension du phénomène, c'est-à-dire pour le moins partiels. Une nouvelle orientation axée sur une problématique de l'image du corps parait à cet égard beaucoup plus fructueuse en ce sens qu'elle permet une ouverture à un système explicatif plus large tenant compte de l'évolution de la maladie. L'accession à une sexualité génitale et ses vicissitudes jouant à notre sens une part importante dans la détermination du syndrome.