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DIMENSIONS FANTASMATIQUES DE L'ACCUEIL DE TOXICOMANES EN FAMILLES SPECIALISEES:
 La séropositivité en suspens


 Symposium européen "Handicap et lien social", Chauny, Avril 1994.

J.M. HUET, Psychologue-Psychanalyste


        Le statut de séropositif ne constitue pas en soi une indication d'accueil en famille, par contre la pratique toxicomaniaque peut en être une. En effet, la pratique de l'ACIAT s'adresse de prime abord à une population toxicomane ou en danger de toxicomanie, qui ne constitue pas, loin de là, l'exclusivité de la population des sujets séropositifs. Même si tous les usagers de drogue ne sont pas touchés par le virus HIV, loin de là, on peut cependant dire qu'ils sont plus particulièrement concernés par ce problème, au titre parfois d'une incertitude personnelle sur leur propre statut sérologique, mais également de par leur entourage, le milieu des usagers de drogue étant touché de façon importante par ce problème.

    Le sous-groupe constitué par les toxicomanes présente des caractéristiques  générales de mauvaise adaptation socio-professionnelle, de faible niveau scolaire, de troubles associés qui ne sont pas partagées par les autres groupes de séropositifs. De par ce fait, l'ébauche de solution que présente un accueil en famille spécialisée se situe du coté d'un hébergement associé à un groupe familial que l'on pense thérapeutique dans un sens très large. L'indication d'accueil en famille spécialisée se fait autour d'une réinsertion familiale pour des sujets immatures ou mal structurés ayant besoin de repères familiaux et sociaux. Cette indication ne recouvre donc pas toute la population toxicomane et encore moins la population des autres séropositifs en général bien insérés socialement avant l'infection. Il ne nous est donc possible de ne parler que de l'accueil de patients séropositifs, toxicomanes (que l'on estime autour d'un quart de la population séropositive) ayant des difficultés d'insertion .

Le fantasme, principal danger du séjour
Les fantasmes du groupe familial

    Une telle restriction se doit donc d'être faite si l'on veut replacer notre expérience dans son contexte. L'accueil en famille spécialisée se consacre donc à une double pathologie, toxicomaniaque et, de manière contingente, éventuellement à une infection HIV. La combinaison des deux provoque une avalanche fantasmatique chez la famille d'accueil potentielle qui se doit d'être reprise, faute de quoi le séjour ne pourra se dérouler sans accrocs majeurs mettant en cause les conditions même de l'accueil, si ce n'est la capacité ultérieure de la famille à recevoir d'autres toxicomanes séropositifs.

    La toxicomanie et la séropositivité présentent les caractéristiques communes d'être placées sous le signe du plaisir défendu dans l'Inconscient de tous, donc y compris dans celui des sujets constituants le groupe des familles d'accueil. Cette transgression commise par le sujet toxicomane séropositif est généralement ressentie, de manière inconsciente, ou même parfois consciente, comme à l'origine de sa chute par la famille d'accueil, comme par tout un chacun. Les prises de positions moralistes du type "colère ou punition de Dieu", récemment entendues à propos du SIDA qui ne s'attaquerait qu'aux pêcheurs, en témoignent.

    De ce fait, le principal obstacle réside dans la conjonction des fantasmes combinés du groupe familial d'accueil et du sujet toxicomane accueilli. En ce qui concerne la famille d'accueil, la présence d'un sujet séropositif et toxicomane en son sein réveille des idées irrationnelles inconscientes qui ne peuvent être pensées comme telles en raison de leur caractère incompatible avec l'idéologie consciente des membres de la famille mais qui n'en sont pas moins actives et vont concourir à l'échec du séjour. Ces idées refoulées sur la contamination, de par leur caractère inconscient en contradiction avec les connaissances acquises ici et là par les membres de la famille d'accueil, ne peuvent être examinées sans l'aide de professionnels formés à l'écoute de l'inconscient.

    En effet, pouvoir parler pour la famille d'accueil de ces fantasmes plus ou moins avouables de contamination constitue un danger pour son narcissisme en tant que famille d'accueil confrontée à ceux dont elle dépend. Un tel aveu entraîne, dans l'esprit de la famille d'accueil, de manière consciente là, une crainte de se dévaloriser au yeux de leur propre Moi mais aussi de l'instance surmoïque que nous formons dans leur fantasme, ceci dans le sens où oser parler de ces idées irrationnelles dévalorise l'image qu'ils aimeraient donner d'adultes responsables et informés. Cette image reste, malgré les remises en question  que nous pouvons présenter, profondément influencée par celle de l'intervenant social, sûr de lui, professionnel, sans doutes irrationnels.

Fantasmes du groupe familial

    Les fantasmes de contamination constituent l'angoisse principale de la famille d'accueil. Cette contamination s'entend pour le sida mais également pour le mode de vie même du toxicomane. Si les familles peuvent être rassurées de manière relativement aisée quant aux risques biologiques, il n'en va pas de même pour les risques fantasmatiques qui tournent toujours autour de la sexualité, de ses conséquences et de la recherche transgressive du plaisir vécu sur un mode destructeur pour soi-même et pour l'entourage. La contamination du sida dans le cadre de la famille d'accueil s'aborde toujours sur le mode de l'exceptionnel, du singulier, de la probabilité infime à laquelle nul ne peut penser. La sexualité elle-même dans ce cadre n'est jamais abordée qu'à travers l'exceptionnel ou le transgressif invariablement attribuée au toxicomane et à sa "folie".

    Il est d'ailleurs à noter que risque de contamination, celui-là bien réel, par l'hépatite n'apparaît jamais dans les interrogations des familles d'accueil, même celles qui, de par leurs professions ou leurs connaissances devraient s'en inquiéter. La structure fantasmatique du risque de contamination en est par là confirmée puisque le risque le plus réel est mis de coté au détriment d'une angoisse sans beaucoup de fondement.

    Si les fantasmes ouvertement sexuels sur les modes de contamination n'apparaissent que rarement, il n'en va pas de même pour leurs rejetons. Un tel mode "allant de soi", les familles, suivent une régle d'abstinence qu'ils ont intériorisée sans qu'il soit jamais nécessaire de la rappeler,  et n'abordent jamais le sujet. Les fantasmes dérivés sont légion et ne sont que faiblement déformés. Nous en citerons pour exemple la question toujours évoquée de l'utilisation en commun d'un hypothétique rasoir ou brosse à dents, pratique rare même entre les membres d'une même famille ou celle d'un mélange de salive par l'intermédiaire des instruments du repas.

    De même, la contamination sociale, la "séduction des innocents" par la fascination du  mal n'interroge que le sujet accueilli jamais la famille dans son dysfonctionnement possible. Les mécanismes mis en oeuvre contre l'angoisse suscité par le sujet toxicomane se révèlent donc archaïques, de nature projective, difficiles à aborder dans le cadre du travail d'accompagnement de la famille d'accueil.

Fantasmes du sujet accueilli

    De même, la propre pathologie du sujet accueilli complique l'accueil. Les angoisses dues à l'infection HIV se combinent, dans notre population accueillie avec celles attribuables aux diverses problématiques toxicomaniaques. Le sujet toxicomane en famille est donc confronté aux pressions externes que constituent l'adaptation à un nouveau mode de vie dans une nouvelle famille et les exigences d'un suivi médical mais aussi aux pressions internes de sa problématique intra-psychique.

    De ce fait, il est alors tentant pour lui de recourir à des mécanismes de défense archaïques de type projectif ou d'évitement. L'interprétation accusatrice qui se fait à l'encontre de la famille d'accueil, suite généralement à une transgression de sa part ne peut que rarement tomber à coté.

    En effet, accuser la famille d'accueil de racisme ou de mise à l'écart du sujet déviant intervient toujours sur un terrain potentiellement délicat, surtout s'il est inconscient. La famille, particulièrement si elle a fait la démarche de devenir famille d'accueil, a tout fait pour refouler hors de sa vision les représentations archaïques qui sous-tendent la peur de la différence et les réactions de rejet qui y sont afférentes. Elle s'en sentira donc plus que concernée et culpabilisée.

    Pour le sujet accueilli, tenir ainsi à l'écart les représentations de sa propre part de responsabilité, aura l'avantage à court terme de préserver son narcissisme. Ceci entrave cependant toute assomption de sa part de sujet dans l'issue de sa situation. A plus long terme, la compulsion de répétition entraînera redites multiples de cette situation sans élaboration possible.

En guise de conclusion

    La rencontre des deux failles conjuguées de la famille d'accueil et du sujet toxicomane accueilli, à savoir la limite du discours rationnel et des représentations refoulées qu'il masque en ce qui concerne la famille associée à l'action de la pulsion de mort sous couvert de narcissisme chez le toxicomane crée une situation de confrontation explosive. La conjugaison de ces stratégies familiales et individuelles visant à tenir à l'écart des représentations ou des affects insupportables peut provoquer, si l'on n'y prend garde, des clivages massifs entre la famille et le sujet qu'elle est supposée soutenir, clivages qui mènent le plus souvent à un rejet mutuel et d'autant plus catastrophique qu'il provoque chez les intéressés un sentiment massif de culpabilité et/ou de honte qui interdit toute reprise ultérieure. Ceci peut avoir pour conséquences un abandon par la famille de toute activité d'accueil et pour le sujet rejeté une augmentation des conduites sous l'emprise de la pulsion de mort.

    Nous ne pouvons donc, dans ce cas de figure très limité, que recommander une précaution toute particulière dans la mise en oeuvre d'un projet de famille d'accueil mais également une attention des plus soutenues pour le déroulement du séjour, faute de quoi une telle expérience peut à, moyen terme, être considérée comme plus dommageable que bénéfique si les angoisses archaïques prennent le dessus dans la situation au détriment d'une approche fondée sur le sens que peut avoir un tel séjour.

    Le travail au niveau de la famille d'accueil pour les animateurs d'un réseau mais également un suivi individuel du sujet accueilli sont indispensables. La coordination bien souvent délaissée entre institutions l'est peut-être encore plus si l'on veut se garder des clivages induits par la situation "sur le terrain".