GOUT ALIMENTAIRE
CONGRES INTERNATIONAL DES TROUBLES ALIMENTAIRES PARIS Avril 1991
J.M. HUET, D.RIGAUD, J.C.MELCHIOR, M.APFELBAUM.
Hopital BICHAT, 16, rue Huchard, 75018 Paris
Dans le cadre d'une étude
portant sur le
pronostic à moyen et long terme de l'anorexie mentale, nous
avons étudié un instantané des
comportements
anorexiques au temps T 0 de l'hospitalisation ou de la
première
consultation. Cette description, outre une échelle de
goût
alimentaire, comprenait un certain nombre de questionnaires portant sur
les comportements alimentaires (ITA, version française de
l'EDI;
et questionnaire GRAM, réalisé pour la
recherche), un
test d'évaluation de l'humeur (BECK), et des tests de
performance intellectuelle (Test de vocabulaire de BINOIT &
PICHOT,
D-48, et WAIS). Cette étude, toujours en cours de
réalisation, compte, à un temps minimum de T+5
ans,
dégager certains éléments de pronostic
de
l'anorexie mentale.
Trois centres collaborent: le service de
Nutrition
du Pr APFELBAUM à l'hôpital Bichat, le service de
Psychiatrie du Pr SAMUEL-LAJEUNESSE à l'hôpital
Ste Anne,
le service du Dr DUCRET à la clinique
médico-psychologique Dupré à Sceaux.
La
répartition multicentrique permet un recrutement et des
comportements anorexiques diversifiés, selon les
spécificités de chaque centre, bien que tous les
sujets
correspondent aux critères DSM III-R de l'anorexie mentale.
L'étude du goût
alimentaire porte sur
87 sujets des deux sexes (H = 5, F = 82) de 13 à 45 ans
suivis
pour anorexie mentale. En sont exclus, troubles physiques avec perte de
poids, boulimie, troubles dépressifs,
schizophrénie avec
bizarreries du comportement alimentaire.
Le questionnaire de goût
alimentaire dont il
sera ici question est inclus dans le questionnaire GRAM qui comprend:
actualité de la maladie, historique, traitements
antérieurs. Il est demandé au patient de coter
sur une
échelle de 0 à 10 le plaisir que lui procurent en
général les aliments proposés,
indépendamment du fait de leur consommation effective. Une
note
de zéro (0) représente le
dégoût avec
impossibilité absolue pour le patient de consommer de cet
aliment, quelles que soient les circonstances. Le dix (10)
représente un plaisir extrêmement fort auquel le
patient
ne peut résister, avec une connotation addictive. La
notation
cinq (5) s'applique à une consommation
indifférente sans
plaisir ni déplaisir. Ceci est expliqué au
patient lors
de la passation afin d'éviter dans la mesure du possible une
mauvaise compréhension qui invaliderait les
résultats.
Les premiers items de l'échelle alimentaire sont remplis en
présence de l'examinateur afin qu'il puisse s'assurer de la
bonne compréhension des consignes.
Le même questionnaire a
été
présenté à un groupe
contrôle composé
de sujets d'âge comparable sans troubles alimentaires et dans
les
limites de poids normal.
Le questionnaire est composé
de 90 aliments présentés dans l'ordre suivant:
- Fruits (5 items)
- Desserts (7 items)
- Produits lactés (16 items)
- Légumes (29 items)
- Viandes (16 items)
- Féculents(8 items)
- Plats divers associés à une forte
densité calorique(9 items)
Nos hypothèses portaient sur
deux points:
tout d'abord les patients anorexiques se réclament d'une
prise
alimentaire hypocalorique portant non seulement sur la
quantité
ingérée, ce que tout clinicien a pu
vérifier de
visu, mais également d'un choix d'aliments à
faible
densité calorique ceux-ci étant
présentés
comme préférés parce qu'ils ne font
pas grossir
mais également pour leur goût: Plus un aliment est
calorique plus il est rejeté par cette population. La courbe
avec en abscisse la densité calorique et en
ordonnée le
plaisir alimentaire devrait donc se présenter selon une
pente
descendante constante avec un écart croissant entre
anorexiques
et sujets normaux.
En deuxième point, la
question se pose d'une
différenciation entre les goûts alimentaires de la
population anorexique comparés à ceux de la
population
normale qui ne recherche pas particulièrement les aliments
à basses calories. La différence peut-elle
être
considérée comme purement quantitative ou bien
présentant des différences de profil en fonction
de la
densité calorique des aliments? On peut également
poser
l'hypothèse qu'outre la densité calorique
certains
facteurs pourraient provoquer de l'angoisse et des réactions
de
rejet chez notre population d'étude.
Tableau 1: Groupe anorexique: Courbe de
plaisir en fonction de la densité calorique.
Le rapport entre le
plaisir/déplaisir
n'apparait pas de manière flagrante à l'examen de
cette
courbe, dans la mesure où la progression vers le bas ne
s'effectue pas clairement. On peut constater un grand nombre de pics,
ce qui signifie que , pour une densité calorique similaire,
les
plaisirs alimentaires sont très variés puisque
l'on
observe pour des aliments de même densité des
écarts qui vont jusqu'à quatre sur une
échelle
graduée de 0 à 10. Par exemple, entre le fromage
type
tomme de Savoie et l'andouille. Le discours de l'anorexique qui
prétend effectuer le choix de ses aliments selon des
critères caloriques doit donc être fortement remis
en
question puisqu'à calories égales il existe de
fortes
disparités de choix. Le chocolat et les gâteaux
secs,
respectivement 520 et 400 calories aux 100 grammes ont, dans le groupe
anorexique, le même score de choix que la pomme de terre et
la
jardinière de légumes qui se situent aux
alentours de 65
calories, soit entre sept et neuf fois moins, mais qui ont la
réputation de "faire grossir". De même, le rejet
parait déterminé par la
représentation
fantasmatique des propriétés de l'aliment. En
effet, les
scores les plus bas de la courbe anorexique sont obtenus par: les
sodas, le lait entier, les haricots blancs, les sauces, les poissons en
conserve, le lapin, les abats, le mouton, l'agneau, le hamburger,
l'andouille, le porc, la charcuterie. Dans cette
énumération prédominent les viandes
dites
"grasses" et des aliments traditionnellement
réputés pour
leur "lourdeur" ce qui n'est pas corrélé, comme
le montre
la courbe, avec la réalité nutritionnelle.
De
même,
certains aliments à haute densité calorique se
retrouvent
cependant avec une appréciation plutôt positive,
nous
citerons pour mémoire, les oeufs, la volaille, la tarte, la
pizza, les gâteaux secs, et le chocolat. Ces aliments
paraissent
difficiles à regrouper dans une seule et même
catégorie selon une perspective de restriction alimentaire.
La
volaille et les oeufs font partie d'une alimentation "santé"
par
opposition aux viandes rouges ou "grasses". De même, les
gâteaux secs s'opposent probablement dans l'esprit de notre
population aux gâteaux "à la crème",
symbole de
gourmandise et de volupté gastronomique, sans oublier les
fameux
gâteaux secs dits "de régime ou biologiques" bien
connus
de tous ceux qui attachent quelque importance à
l'alimentation
"saine". Par contre les scores de la pizza et du chocolat sont plus
difficiles à interpréter. On peut penser que le
chocolat
et la pizza restent caractéristiques d'une alimentation de
l'adolescence à laquelle nos sujets n'ont pas tout
à fait
renoncé malgré la problématique
anorexique. De
plus, la facilité d'ingestion de ces derniers lors de crises
boulimiques pourrait en expliquer le choix chez des sujets qui ne sont
pas exclusivement des anorexiques restrictifs purs. L'examen de ce
tableau montre cependant clairement, malgré quelques points
qui
nous restent pour l'instant obscurs que les choix alimentaires des
anorexiques ne s'effectue pas sur une base
corrélée
strictement à la valeur calorique.
Tableau 2: groupe anorexique et groupe
contrôle, Comparaison des courbes pour les aliments avec une
différence significative (p>0.01)
Cette comparaison porte sur les 42
aliments pour
lesquels il existe une différence significative entre les
choix
anorexiques et ceux du groupe contrôle. Ces aliments
représentent une proportion importante des choix
proposés, soit 46% de l'échantillon. Ils se
répartissent comme suit:
- 1 fruit sur 5, soit 20%
- 5 desserts sur 7, soit 71%
- 5 produits lactés sur 16, soit 31%
- 5 légumes sur 29, soit 17%
- 10 viandes sur 16, soit 62,5%
- 7 féculents sur 8, soit 87,5%
- 8 plats divers sur 9, soit 88%
On peut constater que les desserts, les
viandes, les
féculents et les plats associés à de
fortes
densités caloriques sont
surreprésentés. Ceci peut
avoir pour signification qu'ils déclenchent dans notre
population des angoisses ou des peurs qui forcent nos sujets
à
se différencier significativement de la population
générale.
A part le tout début de la
courbe, pour des
aliments à très basse densité
calorique (<50
Cal/100g), les deux courbes anorexique et contrôle
présentent une remarquable concordance. La courbe anorexique
se
situe de manière constante de deux à trois points
sous la
courbe contrôle, avec les mêmes pics de
manière plus
ou moins accentuée mais toujours selon des variations
très similaires. Nous sommes donc obligés de
constater
que les choix/rejets de notre population anorexique offrent une
différence quantitative et non qualitative avec la
population
générale puisque, pour les aliments
significatifs, les
aliments connotés très positivement , dans la
population
contrôle, le sont aussi mais avec un score moyen
inférieur
dans la population anorexique, de même pour les aliments dont
le
score est très négatif.
Il faut donc penser que les rejets sont liés
à des
peurs ou des angoisses portant sur les associations symboliques
concernant certains aliments : aspects rappelant les
excréments
ou les parties sexuelles principalement mais aussi une
représentation générale des "mauvais"
aliments,
c'est-à-dire ceux qui font grossir pour la population
générale depuis que la minceur est devenue
symbole de
bonne santé dans notre société. Dans
cette
perspective, les angoisses alimentaires des anorexiques ne se
différencient pas structurellement de celles de leur groupe
de
référence mais elles les accentuent sans en
modifier la
nature. Ni les choix ni les rejets de la population anorexique ne
présentent de caractéristiques
spécifiques autre
que quantitatives par rapport à la population de leur sexe
et de
leur âge. On peut même dire qu'ils les reprennent
de
façon fort similaire en les transposant vers le bas, sans en
modifier la nature.
En conclusion, il semble que l'on puisse
affirmer
que le système des choix alimentaires de l'anorexique ne
constitue qu'une apparence de cohérence. En effet, et c'est
peut-être ce qui les sauve parfois, le choix des aliments en
fonction de leur densité calorique procède d'une
méthode fortement teintée d'empirisme et de
représentations populaires qui n'a que peu à
voir,
même quand elle s'en donne l'apparence avec la
diététique. Le comptage des calories,
traditionnel chez
l'anorexique, est donc largement inefficace puisque ne tenant compte ni
des quantités absorbées, comme de nombreuses
études l'ont montré, ni même des
véritables
valeurs caloriques puisque de nombreux aliments de même
valeur
sont très diversement notés. Le discours habituel
de la
recherche de l'alimentation orientée vers des aliments
à
basse valeur calorique pour l'anorexique peut donc être
fortement
remis en question.
De plus, la différence entre
notre population
d'étude et la population témoin se situe en une
exagération des rejets d'aliments et non dans des angoisses
spécifiques aux anorexiques qui permettraient de les
différencier de la population
générale. Cependant,
compte tenu de la différenciation très nette pour
un
certain nombre d'aliments, il devrait être possible de mettre
au
point un score de dépistage de l'anorexie à
partir de
choix alimentaires portant sur quelques aliments très
discriminants. Ce procédé permettrait une
discrimination
rapide et fiable sans poser des questions trop orientées
auxquelles il est facile de mentir.