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L'anorexie mentale une question de poids

Panorama du médecin, 06 Mai 1986

J.M. HUET, Psychologue, Psychanalyste

    Jadis réduite à une curiosité clinique, l'anorexie mentale entre de plus en plus dans le champ médical avec une augmentation importante depuis les quinze dernières années. Depuis la description princeps de LASEGUE en 1873, la fréquence n'avait guère augmenté, ceci jusques vers les années soixante-dix où une forte augmentation a été constatée.

    Classiquement "l'anorexie essentielle de la jeune fille" touche une population d'adolescentes, le plus souvent en début de puberté; la prédominance féminine étant de 8 à 10 cas d'anorexie féminine pour un cas d'anorexie masculine. On notera également que la maladie est une affection très spécifique quant aux conditions socio-économiques et ethniques. Les patientes appartiendraient le plus souvent à des milieux socio-économiques aisés, la fréquence des cas diminuant au fur et à mesure que l'on approche des catégories sociales défavorisées. Une étude anglaise a pu montrer que l'anorexie mentale touchait une jeune fille sur cinquante dans les écoles privées britanniques (public school) alors que dans les lycées d'état, pour une même classe d'âge, une adolescente sur deux cents était concernée. De même, aux Etats-unis, on a pu constater que l'affection épargnait presque totalement la population noire dont le niveau économique est inférieur en moyenne à celui de la population blanche mais dont les habitudes d'éducation sont également différentes, particulièrement le maternage. Enfin, les cas d'anorexie mentale dans les pays dits du tiers monde sont rarissimes. L'anorexie parait se situer dans le contexte d'une société post-industrielle et toucher un milieu qui ne lutte pas pour sa simple survie.

    Cliniquement le tableau de l'anorexie mentale se manifeste par trois points fondamentaux: d'abord l'amaigrissement, la patiente perd en peu de temps entre 20 et 30 de son poids, ceci pour atteindre un état de cachexie manifeste qu'il lui devient difficile de continuer à dissimuler à l'entourage. Ensuite, consécutivement ou même parfois avant la phase d'amaigrissement proprement dite, on constate une aménorrhée qui peut être primaire ou secondaire. Enfin, la patiente nie toute sensation de faim mais rationalise ses comportements alimentaires aberrants. Confrontée avec la réalité de sa non-alimentation, elle prétendra manger plus qu'on ne croit, que tout ce qu'elle mange lui profite mais surtout elle refusera farouchement toute remarque quant à son amaigrissement prononcé. Quand on l'interroge avec insistance, l'anorexique nie tout à fait être maigre, même dans les cas les plus extrêmes; mise en confiance, elle avouera même se trouver quelque peu grosse et désirer perdre encore quelques kilos pour se sentir tout à fait bien. Toute nourriture, y compris la plus infime risque de lui faire prendre un poids où elle sera au bord de l'éclatement ou du moins de la difformité. Mais le plus souvent, le praticien se heurtera à un silence butté et martyr.

    A la première consultation, l'adolescente amenée, souvent de force, par ses parents est terne, rabougrie, sans éclat.
Le contact avec la patiente est difficile, celle-ci niant avec force tout problème et manifestant une certaine incompréhension du sens de cette consultation. Rapidement, la banalisation de tout vécu dégage un ennui important, peut-être provoqué par l'impression de placage qui s'échappe du discours.

    L'entrevue avec les parents ne laisse, elle, aucun doute sur l'authenticité du problème. Ceux-ci sont tour à tour excédés, désespérés par le refus alimentaire de leur fille: les repas se transforment en bataille rangée ou en marchandage. Les menaces ne mènent à aucun résultat, pas plus que l'indifférence, ces deux attitudes amenant l'anorexique à reprocher plus qu'amèrement soit leur sadisme à son égard soit leur désintérêt de son sort.

    La culpabilité des parents en est d'autant plus importante. L'anorexique se présente en position de victime de l'incompréhension de son entourage auquel elle ne manquera pas d'associer le médical en son entier: si un problème se pose, ce dont elle n'est pas très bien convaincue, il réside bien dans son entourage et non en elle qui se sent tout à fait bien comme elle se trouve.

    Parallèlement, les activités sont conservées et même augmentées à un rythme peu compatible avec un état de cachexie avancé. Souvent bonne élève, ou du moins élève consciencieuse, l'anorexique redouble d'efforts dans les domaines scolaires et sportifs: elle passe des heures à perfectionner des résultats scolaires excellents et se "délasse" à l'aide d'exercices physiquestels que marches menées à un train d'enfer, gymnastique, etc... Ce n'est parfois qu'un épuisement total qui pourra les faire renoncer à ces exercices dont elles rationalisent toujours très bien la raison d'être.

    L'adaptation sociale, malgré les apparences ou le discours de l'intéressée, est toujours fortement perturbée. Que ce soit dans le cadre d'un isolement complet ou d'une hyperactivité sociale, le contact avec l'autre se manifeste comme profondément inadapté. La relation est au mieux superficielle dans ce sens que la réalité de l'autre en tant que sujet désirant pour son propre compte est totalement évacuée. Les relations ne prennent dés lors leur sens que par rapport à une certaine image, le plus souvent sociale et se montrent interchangeables à partir du moment où un certain rôle est assuré. Par exemple, l'anorexique pourra osciller d'un refus catégorique de toute mention des choses de la sexualité à une multitude d’aventures sans lendemains; la sexualité même agie perdant toute signification de par une extrême banalisation.

    Le tableau clinique de l'anorexie mentale se manifeste, en outre la triade anorexique (aménorrhée, anorexie, amaigrissement) qui est bien connue des praticiens, par des traits apparament paradoxaux. Ces traits tels que le maintien du rendement scolaire, l'apparente socialisation, ou la banalisation du problème peuvent dans un premier abord leurrer le praticien sur la bénignité du trouble, mais, en réalité, la pseudo adaptation cache un trouble profond à la fois psychique et somatique, qui s'il n'est pas pris en considération peut éventuellement mener à une évolution fatale.