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LA QUESTION DU SECRET:
Réseau des professionnels de l'université et de la fondation Santé des étudiants de France, Mai 1995
Le secret est la condition de la cure. Il est constitué en fait de deux secrets: un qui porte sur le contenu et parfois même l'existence de la cure, un autre qui porte sur la position de l'analyste.
En effet, l'assurance de ne pas se trouver confronté dans la réalité avec les conséquences de son discours amène la possibilité des meilleures conditions pour pouvoir parler en toute sérénité. La centration sur la structure subjective du discours est facilitée par l'isolement créé par le cadre. Le patient peut parler de sa position propre en toute subjectivité. Le cadre le protège par l'intermédiaire du secret, à la fois des risques ou des fantasmes d'intrusion de son entourage dans sa propre sphère en tant que sujet. mais également des conséquences fantasmatiques de l'effet de ses paroles sur ceux qui lui sont proches. Le rappel du secret et du cadre par l'analyste peut aider à différencier l'extérieur, la réalité dite objective de la sphère analytique et du discours qui s'y tient, centré sur le sujet qui tient ce discours.
En outre, au secret qui porte sur la parole du patient, correspond de manière profondément asymétrique celui qui touche la position de l'analyste. La règle dite d'abstinence est étroitement liée au secret concernant la personne de l'analyste. Cette règle conforte le secret, à la fois sur les éléments de réalité attachés à la cure (absence de relations autres qu'analytiques), mais également en bloquant autant que faire se peut les tentations d'identification à la personne de l'analyste suscitées par les affects transférentiels. L'abstention de la part de l'analyste de dévoiler les faits de sa vie privée ou de sa propre histoire a pour conséquences de laisser l'analysant à lui-même en lui occultant les possibilités d'influence même passives et involontaires de son analyste.
L'analyste se refuse à l'analysant en tant que modèle, à cause de la pauvreté des éléments identificatoires. Allié à l'interprétation, le secret portant sur l'analyste hors analyse permet en outre de limiter les effets de la compulsion de répétition dans les manifestations du transfert. Ce secret n'est parfois dans la pratique courante, qu'un idéal, surtout dans les conditions de l'exercice privé, si l'on considère l'habileté que montrent certains de nos patients à collationner des indices épars. On peut cependant voir que la position de secret remplit fondamentalement sa fonction.
Dans le cadre de la cure, le secret a donc pour fonction de protéger autant que possible l'authenticité de la parole de l'analysant. Cette protection est triple: à la fois contre lui-même pour éviter le risque d'autocensure dans le cas où il en craindrait les conséquences dans la réalité, contre les interventions de son entourage, mais aussi contre l'influence involontaire de la part de son propre analyste, dans la mesure où sa place n'est pas comme modèle.
Pour les adolescents étudiants, la question du secret se pose avec une acuité particulière. En effet, la possibilité d'entreprendre un travail psychanalytique ou psychothérapique est généralement conditionnée à la question financière. La possibilité de soins gratuits est. à ce niveau, très réduite ou généralement dépendante de critères qui en réduisent drastiquement l'accès.
A l'âge d'étudiant, l'accès au système traditionnel de l'analyse, à savoir la consultation privée, met généralement comme condition première la participation des parents. Qu'il s'agisse de participation financière ou simplement d'un soutien pratique, ce préliminaire influe fortement non seulement sur le déroulement mais aussi sur la possibilité de la cure à un moment où la problématique identificatoire se combine nécessairement à la question de la séparation et de la prise d'autonomie dans la réalité, quelle que soit la demande et la pathologie du sujet. Une telle remise en question ne peut pas ne pas entraîner pour les parents une remise en cause au moins latente du rapport à leur enfant.
De ce fait, cette démarche rencontrera, quel que soit le discours parental à son sujet, une réaction qui ne peut être neutre. Cette réaction va d'une aide matérielle expiatoire teintée de culpabilité à une opposition déclinée sous toutes les variations de la douleur parentale. Mais elle ne peut que se produire avec le désavantage marqué pour le sujet d'une potentialité d'intervention massive sur la réalité des soins.
Si les parents coopèrent en apparence en facilitant les soins du point de vue matériel, ils auront ainsi possibilité de maintenir la dépendance et de faire jouer la culpabilité du sujet pour qu'il épargne des parents aussi dévoués et complaisants. L'issue ou la continuation du travail thérapeutique dépendra ainsi de la conformité des résultats avec les attentes parentales. S'ils ne coopèrent pas ou s'opposent, les plus grandes difficultés matérielles entraveront la possibilité de poursuite des soins.
De ce fait, l'existence d'une structure offrant la gratuité des soins alliée au secret portant non seulement sur le contenu mais aussi sur l'existence même du suivi a pour avantage de tourner une partie des difficultés liées aux conditions de suivi psychologique des adolescents étudiants. Le fait de séparer fonctionnellement structure de soins et intervention parentale évite ainsi les ingérences.
Le patient adolescent peut ainsi se sentir libre d'effectuer une démarche pour son compte propre, sans conflit de loyauté ou de dette réelle envers ses parents qui entraverait la possibilité de remettre en cause ceux-ci. La voie choisie par le sujet en thérapie a la possibilité de s'opposer fermement, que ce soit temporairement ou durablement, aux attentes parentales à son encontre. A la différence de la consultation privée, qui n'est probablement d'ailleurs pas si fréquente pour des adolescents dépendants financièrement de leurs parents, une évolution déplaisante pour les parents, quelle qu'elle soit, n'entraîne pas de la même manière la menace d'une interruption du travail thérapeutique.
En effet, la présence de souffrance psychique et son traitement provoquent le plus souvent un remaniement des investissements qui remet en question l'équilibre antérieur. Ce remaniement a toutes les chances de toucher un point sensible dans les attentes parentales: modalités de relations parents-enfant, études, sexualité, etc. De ce fait, l'instauration d'un cadre qui protège au maximum le travail thérapeutique par le secret permet à l'adolescent de passer à la position de jeune adulte à l'instauration d'une sphère du privé La psychothérapie fonctionne de fait, outre ses effets propres d'élaboration psychique, comme limite posée pour l'entourage à la mise en place d'un espace de l'intime caractéristique de la position d'adulte réel.
On peut dire que quelles que soient les circonstances, dans la famille, ou même dans toute institution, se pose la question de la "transparence'"que l'on peut appeler aussi absence de secret. Ce problème est constant. Il parait une erreur lourde de conséquences de suivre la mode pseudo-psychanalytique qui fait de l'énoncé de tout secret familial ou individuel la condition d'un mieux être. La croyance que la transparence aura pour conséquences d'éliminer tout conflit et toute souffrance est une illusion. On peut penser au contraire que la mise en commun, parfois à contretemps, de façon brutale ou crue, d'un secret qui n'a, a priori, pas de nécessité à être mis ainsi en lumière, car de la sphère du privé, aura pour conséquences d'accroître la destructivité dans la relation. Le secret, particulièrement à l'âge charnière de l'adolescence se présente comme un éléments structurant. L'enjeu est l'individuation par rapport aux parents réels mais aussi aux imagos parentales.
Il est à cet égard important de remarquer qu'une caractéristique majeure du sujet dit adulte par rapport à l'enfant est l'existence d'une sphère du privé et de l'intime L'avènement au statut d'adulte signe également l'accession à un jardin secret légitime et légitimé par la famille et l'entourage sur lequel nul ne peut avoir de droit hors le sujet.
De
ce fait, le secret, même s'il est structurellement
lié à l'action de la pulsion de mort, ne se pose pas
uniquement en termes
négatifs. En effet, il convient de ne pas
négliger les conséquences
bénéfiques
de l'action
séparatrice de la pulsion de
mort qui contribue à l'instauration de
la différenciation: différenciation entre parents
et enfants
mais aussi entre les différents sujets
singuliers. Le secret est en effet
constitutif du fonctionnement psychique
différencié.
De ce fait, le travail en réseau dans le cadre d'une coordination entre des services médicaux, ou plus exactement psychothérapeutiques, et les intervenants de l'université reste profondément marqué du sceau du secret. Si la coordination est et reste nécessaire, elle se situe selon une modalité tout à fait asymétrique qui peut engendrer incompréhension et frustration si elle n'est pas clairement et régulièrement explicitée.
La condition princeps d'un travail analytique étant la garantie d'un secret absolu sur les contenus énoncés au cours de la séance, il ne peut donc se faire de communication directe à ce sujet quelles que soient les conditions de confiances réciproques établies entre le thérapeute et les autres intervenants concernés. L'analyste peut être fantasmé là en position de trou no/r qui reçoit les éléments d'information et n'en laisse échapper aucun, se posant ainsi comme démiurge au service de qui tout tournerait.
Il n'en est heureusement pas ainsi car dans le travail en réseau une collaboration peut néanmoins s'instaurer si besoin est. Non pas à partir du matériel des séances mais du remaniement théorique et structurel que l'analyste en fait afin d'en avoir un essai de compréhension. La position thérapeutique ne paraît pas entamée, de ce fait, par l'élaboration qui peut être faite entre le thérapeute et les autres intervenants. Une telle coordination peut se mettre en place dans la mesure où seul un avis est donné, sans qu'il soit besoin de le justifier par un dévoilement du contenu des séances. L'intérêt du travail en réseau se justifie donc si un respect du secret de la séance est maintenu mais qu'un échange à partir d’avis se faire. Il est cependant à noter qu'une telle modalité de travail a pour autre conséquence, qui ne saurait être négligée, le respect de la singularité de la compétence de chacun de par l'abstention délibérée du recours à des arguments psychologisants ou pseudo-psychanalytique. Cette abstention voulue permet à chacun de parler en sa place - pédagogue, médecin, intervenant social, etc. et non de risquer de tomber dans un discours où tous seraient confondus, sans compétences particulières qui leur soient propres. Le leurre d'un discours psychologisant, commun à tous, qui contribue à une indifférenciation des discours propres et. de là, à une perte de la spécificité de la position de chacun, peut et doit être évité. Si un travail en réseau entre BAPU et université est possible il doit se mettre en place entre partenaires différenciés en leurs positions et leurs compétences mais placés en une relation qui ne saurait être hiérarchisée en fonction nobles et moins nobles. La possibilité d'agir de chacun d'entre nous est limitée et ne trouve de sens dans la mission qui nous est dévolue qu'à s'appuyer sur le travail de nos partenaires.