Accueil Renseignements Pratiques Troubles alimentaires
Troubles de l'adolescence Sexologie Générale Sexologie des troubles alimentaires Formulaire de Recherche TCA & Sexualité
LES THERAPIES DE L'ANOREXIE :

Panorama du médecin, 13 Mai 1987

J.M. HUET, Psychologue, Psychanalyste

Vue   d'ensemble   des   différents courants.

    La revue des diverses méthodes de thérapies de l'anorexie n'est pas chose facile, peut-être parce que les études sur le devenir à long terme de l'anorexique sont rares. Cependant, il semble d'après ces études que l'anorexie ne soit pas d'un bon pronostic; sur le long terme 40 à 45% des cas présentent une rémission quasi-totale, de 2 à 5% trouvent une issue fatale. soit par défaillance somatique, soit par suicide; le reste des patients évoluant vers une chronicité du trouble alimentaire ou vers le passage à des états psychotiques ou névrotiques graves. L'évolution socio-économique est en générale mauvaise, le groupe entier manifestant un déclin social parfois important.

    Les mécanismes de la guérison de l'anorexie mentale ne sont également que peu étudiés, il apparaît un certain nombre de guérisons spontanées peu explicables par les théories à la base des grands courants thérapeutiques. Ceux-ci toutes tendances confondues se réclament de 30 à 40% de sujets "guéris" ou grandement améliorés. Il n'apparaît cependant pas qu'il existe de véritable étude comparative de l'efficacité des diverses thérapies. les quelques articles traitant de ce sujet se révélant plutôt polémiques que réellement comparatifs.

    Historiquement, la première méthode de cure de l'anorexie peut être classée comme behavioriste, bien que le terme n'ait pas existé à l'époque. Il s'agit du modèle classique de l'isolement: la malade est placée en service hospitalier dans une chambre fermée, dont les vitres sont opaques, sans communication  avec l'extérieur (ni lettre, ni visite) et surtout sans aucune occupation (lecture, jeu, radio). Le seul moment d'animation de cette morne existence s'articule autour du repas, pris en plateau dans la chambre d'hospitalisation. Le repas constitue le seul contact avec l'extérieur (équipe soignante), mais en outre tout comportement positif c'est à dire prise de poids sera récompensé par l'octroi d'une nouvelle liberté; d'abord on fournira à l'anorexie de la lecture ou sa radio selon son désir, puis l'isolement strict sera rompu, elle pourra sortir de sa chambre, les visites seront ensuite permises.

    Chaque étape jusqu'à la sortie est soumise à l'obtention d'un poids fixé, tout amaigrissement entraînant la perte des activités associées au poids qui a été perdu.

    Cette méthode est de moins en moins employée à la fois à cause de ses aspects coercitifs mais également à cause de son efficacité parfois toute provisoire. La focalisation de l' attention médicale sur la courbe pondérale entraîne des effets pervers non négligeables, à savoir que la patiente s'attachera effectivement à prendre le plus de poids qu'il lui est possible dans le plus court laps de temps de façon à réduire au maximum son séjour à l'hôpital, quitte à tricher en absorbant un maximum de liquide avant la pesée. Cependant le désir de maigrir et les distorsions de l'appréhension de l'image du corps resteront  intacts, la variation du poids n'ayant pas entraîné de changement à cet égard. Un grand nombre de patientes s'empressent deperdre les kilos qu'on les a forcées à prendre de façon indue, parfois avec une hargne qui les mène droit à l'hospitalisation suivante.

    Les thérapies psychanalytiques ou d'inspiration psychanalytique rencontrent également un certain nombre de problèmes, le moindre n'étant pas la mise en place du cadre analytique classique. Le désir de guérir du patient se pose comme l'un des fondements de l'analyse, les phénomènes de transfert et l'importance du sacrifice financier consenti par l'analysant n'étant pas non plus négligeables. Or la pathologie de l'anorexique s'oppose fermement à ces principes, dans les premiers temps au moins. L'anorexique se trouve le plus souvent très bien comme elle est, elle n'a donc pas besoin de soins. La plupart des cas sont, dés lors amenés par leurs proches qui prennent en charge entièrement la question financière. On voit la difficulté d'investissement pour la patiente qui risque toujours de faire une thérapie pour quelqu'un d'autre. Il apparaît que la difficulté de mettre en place le cadre analytique strict soit responsable pour une bonne part des échecs de prises en charge durables. Les observations sur l'incapacité associative de 1' anorexique paraissent devoir être attribuées à cette difficulté à établir une relation transférentielle viable plutôt qu'à un manque quelconque dans l'appareil psychique de l'anorexique.

L'approche analytique se révèle donc défaillante non pas à cause d'une inadaptation fondamentale de son corpus théoriqueou pratique mais bien de par l'extrême difficulté pour l'anorexique d'adopter la "règle du jeu" psychanalytique. Cette règle dite fondamentale qui repose sur l'association libre et le transfert sur le thérapeute est justement le point de difficulté de l'anorexique: elle ne rentre pas dans l'arène, ne s'estimant pas malade; dés lors. les défenses contre le transfert ne font que s'amplifier, l'association libre perdant tout intérêt. Il apparaîtrait donc que la méthode psychanalytique ou ses dérivés ne puisse être utilisée que pour certains sujets, ceux ayant dépassé la phase aiguë de la maladie mais pour lesquels un travail en profondeur s'impose, de façon à assurer un avenir de manière plus stable.

    La troisième grande méthode thérapeutique est celle des thérapies dites systémiques. Apparue à la suite des travaux de l'école de Palo Alto sur la communication, la théorie des systèmes suppose une distorsion des interactions comme origine des dysfonctionnements psychiques. La cellule familiale dont les communications dysfonctionnent entraîne chez un de ses membres, le "patient désigné", un comportement pathologique qui ne fait que rendre compte de la difficulté du fonctionnement familial. Le patient sera donc celui qui, par ses actes. assumera la place de représentant de la pathologie familiale.
L'action thérapeutique systémique va s'attacher à se centrer non pas sur le patient qui n'est que la partie apparente de l'iceberg mais bien sur le système familial tout entier. Les familles d'anorexique étant décrites comme hypernormales en apparence avec une importante difficulté à aborder les conflits, surprotection des membres de la famille et rigidité, la thérapie familiale va s'attacher à rompre l'homéostasie pathologique pour aider la famille à retrouver un équilibre moins pathologique pour le patient désigné.

    On doit cependant noter que pour certains cas. la définition d'un système sur lequel il serait pertinent d'intervenir n'est pas aisée, dans le cas de sujets séparés depuis longtemps de leur famille par exemple. De plus, la coopération de la famille est loin d'être acquise, puisque la malade est manifestement la patiente désignée. On remarquera en outre que pour certaines patientes rodées au système hospitalier, l'approche systémique peut paraître bien naïve en regard à la complexité de leurs manipulations. Ces obstacles ne sont pas mineurs dans la menée d'une thérapie familiale.

    Toutes orientations confondues, il semblerait quel que soit l'outil, théorique, et de là thérapeutique, utilisé, le pronostic de l'anorexie mentale doit être réservé. Les diverses thérapeutiques paraissent agir chacune à un niveau différent de la constellation pathologique, de façon non exclusive; il semblerait dés lors que bien qu'il soit malaisé de prévoir l'issue d'une thérapie donnée, les patients suivis soient grandement améliorés par rapport à ceux qui ne le sont pas. En outre, l'échec d'une thérapie donnée ne signifie aucunement une incapacité de réagir positivement à une autre tentative, peut-être du même corpus théorique, le contact personnel avec le ou les thérapeutes étant de la plus vive importance